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    Le baccalauréat, examen terminal ou contrôle continu ?

    jeudi 23 juin 2011

    Le baccalauréat : examen terminal ou contrôle continu ? 

    Les Cahiers Pédagogiques, décembre 1994

    Évidence maintes fois soulignée : la structure des examens commande l’organisation de la scolarité qui les précède. Double conséquence : les lycéens calculent leurs investissements dans les apprentissages en fonction de leur supposée rentabilité au baccalauréat, et les professeurs ne se risquent pas à sortir des sentiers battus du cours magistral et des “ interros ”, tout à l’obsession de boucler le programme. Deuxième évidence, conséquence de la première : le baccalauréat ne vérifie pas le degré de maîtrise dans les savoirs et savoir-faire des candidats, mais seulement leur aptitude à se soumettre, psychologiquement, au rituel imposé, dans sa préparation comme dans son déroulement. La polémique reprend donc régulièrement : examen terminal ou contrôle continu ? Ou bien un mélange des deux, avec dosages subtils des coefficients ? Bataille dérisoire : elle ne concerne pas l’essentiel. La sagesse et l’intelligence voudraient qu’on regarde les avantages et les inconvénients respectifs de l’examen final et du contrôle continu, et qu’on invente une formule qui élimine les inconvénients et conserve les avantages. Essayons.

    Quel est l’avantage du baccalauréat dans sa forme actuelle ? L’anonymat. Les élèves semblent y tenir. Ils sont sur un pied d’égalité, jugés par des professeurs qui ne les connaissent pas et qui ne peuvent donc pas faire jouer, même à leur insu, des sympathies ou des antipathies quelconques dans leur notation : le pire des cancres a encore une chance d’échapper à son étiquette. Certes, de sérieux problèmes demeurent quant à l’objectivité du correcteur et à la cohérence des critères de correction, mais il est possible d’améliorer encore les dispositifs existants d’harmonisation qui permettent de réduire la part d’arbitraire dans la notation. Quel est, en revanche, l’inconvénient majeur de l’examen terminal ? Son caractère ponctuel. Tout se joue en quelques heures, quelques jours. Si vous avez une rage de dents ce jour-là, ou si vous avez rompu la veille avec votre petit(e) ami(e), vous perdez un an : la cause et les conséquences sont complètement disproportionnées. Le fait de prétendre juger des capacités d’un élève sur un laps de temps aussi ramassé est évidemment immoral, et les conséquences peuvent souvent être beaucoup plus graves (les parents savent de quoi je parle) que de perdre une année à redoubler.

    Donc, pour supprimer cet inconvénient, on pourrait en effet préconiser le contrôle continu : une série d’épreuves, espacées régulièrement sur un ou deux ans, dont on effectuerait les moyennes ; si on échoue à l’une d’entre elles on peut se rattraper à la suivante. Mais cette formule comporte elle aussi, deux inconvénients. Le premier est que le “ bachotage ”, au lieu de se ramasser sur deux mois, risque de s’étendre sur une ou deux années scolaires ; mais passe encore : après tout on est bien au lycée pour travailler, et, en s’étirant, le bachotage perdrait certainement beaucoup de ses inconvénients !

    En revanche, la deuxième difficulté est beaucoup plus redoutable car elle tient à l’un des nœuds les plus complexes qui soient de la relation entre les professeurs et les élèves. Tous les témoignages, aussi bien d’élèves que de professeurs, le montrent : cette relation est d’abord vécue comme un rapport de forces. Ne se sortent de ce “ nœud ” que ceux qui, parmi les professeurs, accèdent à l’autorité “ naturelle ” (ce sont leurs collègues plus fragiles qui paient pour leur sérénité…) ou savent user des “ armes ” de la séduction et/ou de la répression. Les élèves (et les parents) le savent : en cas de conflit « c’est toujours le prof qui, de toute façon, a raison » ! Précisément l’examen anonyme fournit alors une ultime chance, en interdisant les règlements de comptes auxquels on peut encore assister dans les conseils de classe qui décident, par exemple, des passages en classe supérieure. Le contrôle continu comporterait alors un danger majeur : celui de soumettre l’élève au chantage, réel ou imaginaire, du professeur. Si ce qui perd un grand nombre d’élèves est l’apprentissage de l’hypocrisie (« Qu’est-ce qu’il attend de moi ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir mettre sur cette copie qui va faire bien ? »), alors on peut s’attendre à une aggravation considérable du phénomène qui produit déjà la “ pompe ” généralisée, la soumission des bons élèves, future élite, et le rejet des “ mauvais ” qui refusent (bêtement !), consciemment ou non, de se plier, quelles que soient les formes de ce refus, passivité, agitation, violences diverses ou absentéisme. La difficulté encore plus profonde du contrôle continu, tel que certains l’envisagent (et tel qu’il se réalise déjà en éducation physique en terminale...) et que ce sont les mêmes enseignants qui enseignent et qui jugent des résultats de cet enseignement, exactement comme si, dans les jeux sportifs, c’étaient les mêmes qui étaient entraîneurs et membres des jurys ou arbitres ! Les élèves (et leurs parents) savent bien, plus ou moins confusément, que le professeur est à la fois juge et partie, surtout dans les classes sans examen. Ce qui, par parenthèse, interdit complètement que l’école puisse être un lieu d’apprentissage de la démocratie et des valeurs républicaines, puisque, malgré les divers palliatifs “ périphériques ” (hors de la classe, dans la “ vie scolaire ”, les clubs, etc.), le pouvoir réel et ultime se trouve incontestable, la distinction des pouvoirs, fondement de la démocratie, étant institutionnellement rendue impossible : nul ne peut être juge et partie, nul ne peut se faire justice à lui-même, ces deux principes fondateurs du droit se trouvent quotidiennement bafoués dans le fonctionnement ordinaire de la classe (quels que soient les qualités relationnelles, psychologiques et pédagogiques de l’enseignant), ce qui pervertit à la fois les rapports au savoir et à la loi. De plus, deux non-dits pèsent lourd sur la relation enseignants/enseignés : d’une part, un professeur est souvent jugé par la “ rumeur ” en fonction des résultats que ses élèves obtiennent aux examens, ce qui ne peut pas ne pas influencer, même inconsciemment, sa pratique ; d’autre part, aucun professeur n’échappe à ce secret désir de l’amour-propre qui rêve de voir réussir ses élèves (ce qui explique, en cas d’échecs ces nombreuses manifestations de “ dépit amoureux ” que certains transforment en succès de librairie...) Et on peut donc tout craindre, dans le contrôle continu, des effets de ce “ narcissisme ” inavoué et inavouable. Le fantasme de la “ maîtrise ” de l’autre trouverait alors dans l’instauration du contrôle continu une occasion encore plus forte de satisfaction : qui pourrait alors encore oser parler d’instruction et d’éducation ? Apprendre par soumission n’est pas apprendre : c’est avec encore plus d’évidence que la construction des savoirs (l’exercice de la raison) et la genèse de la loi (l’exercice de la liberté) seraient rendues impossibles.

    Alors, quelle solution ? À défaut d’une véritable évaluation des compétences qui ne peut se séparer des pratiques professionnelles, sociales et civiques où elles peuvent se vérifier, ce qui supposerait l’abandon définitif du modèle religieux 1 imposé par le diplôme, il faut trouver un moyen relativement simple de “ limiter les dégâts ”.

    Or, ce moyen est déjà mis en œuvre dans de nombreux lycées ! Il n’est pas rare, en effet, que dans les établissements qui organisent des “ bacs blancs ”, les professeurs d’une même discipline échangent les copies anonymées de leurs classes respectives. Il suffirait donc de deux conditions pour “ purger ” la relation pédagogique de cette confusion des pouvoirs d’enseignement et de contrôle : la première serait que seules soient rendues publiques, sur les bulletins et livrets les notes obtenues dans ces conditions d’anonymat, lors de ce qu’on appelait jadis les “ compositions trimestrielles ” ; la seconde serait que soit étendu à l’ensemble d’un bassin de formation cet échange régulier de copies entre professeurs, les épreuves devant correspondre aux programmes parcourus. Certes, de nombreuses difficultés demeureraient quant à l’objectivité de la notation, la cohérence des barèmes et la nature même des épreuves (mise en œuvre effective des savoirs et savoir-faire, ou régurgitation mécanique ?), mais, au moins, les professeurs seraient-ils ainsi débarrassés de l’obligation de juger leurs propres élèves, obligation institutionnelle qui empêche pour l’instant de mettre en œuvre de véritables processus d’apprentissage des savoirs et de la citoyenneté. L’obtention du baccalauréat consisterait alors à cumuler les résultats ainsi obtenus au cours de ces épreuves régulières.

    Certes, en supprimant le baccalauréat comme épreuve finale (“ jugement dernier ” !), rituel qui met en transes la France entière avant les autres rituels des “ étés chauds ” ou de “ la rentrée ”, on priverait les journalistes ou les académiciens du plaisir de commenter les “ sujets du bac ” (notamment en philosophie, où on assiste à un déferlement de stupidités majeures de la part de célébrités diverses qui bafouent en quelques minutes de télévision le lent travail des professeurs) ! Mais ajoutons – même si c’est un argument que le pédagogue ne saurait recevoir, bien qu’il soit aussi citoyen et contribuable ! – que ce dispositif permettrait d’économiser les milliards engloutis dans l’organisation du bac, et qui seraient certainement plus utilement dépensés autrement dans le système éducatif.

    Bernard DEFRANCE.



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