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    Jeunes et adultes en banlieue

    lundi 14 février 2011

     [1]

    Comment vivent, pensent et agissent les « jeunes des banlieues » ?

    Bernard Defrance, professeur de philosophie, a exercé de nombreuses années dans des lycées des banlieues parisiennes, il réside en banlieue et a tenu pendant 22 ans une permanence de la CLCV aux Bosquets à Monfermeil, c’est dire à quel point il est impliqué dans ce « milieu », qu’il observe depuis bien longtemps. Nous lui avons demandé de nous décrire les formes de cohabitation des « jeunes » avec les « adultes », il a commencé par répondre en précisant qu’il n’est pas un banlieulogue, que son point de vue n’a rien de « scientifique », disons que c’est celui, pour utiliser la métaphore médicale, d’un généraliste de quartier... Écoutons son diagnostic et sa prescription.

    Urbanisme : Dans les cités que vous connaisez, en Seine-Saint-Denis, comment se passe la cohabitation entre les jeunes et les adultes ?

    BD : Votre question est très complexe, parce que ça dépend de quelles cités, de quels jeunes et de quels adultes on parle. Si les « adultes » sont les parents, ou les enseignants, ou les policiers, ou encore les médecins, les travailleurs sociaux, etc., les relations ne sont pas les mêmes, et à l’intérieur de chacune de ces catégories il y a encore des multitudes de variations. De même pour ce qu’il est convenu d’appeler les « cités », certaines sont des logements sociaux des années soixante sous perfusion de réhabilitations successives, d’autres quasiment des cités « historiques » des années trente (au Blanc-Mesnil), des « cités-jardins » classées (à Stains), des copropriétés devenues ingérables (Les Bosquets à Montfermeil, Le Chêne Pointu à Clichy-sous-Bois), et je peux même ajouter que la socialisation dans les HLM verticales peut être moins difficile que dans les HLM horizontales, ces lotissements de préfabriqués du nord de Seine-et-Marne (j’ai enseigné à Meaux avant Stains) qui encerclent les fermes survivantes et doublent les temps de transport...

    Et en ce qui concerne les populations il y a des différences à ne pas négliger entre les jeunes de telles ou telles origines, français bien sûr, portugais, turcs, africains du nord ou d’Afrique sub-saharienne, asiatiques - et un thaïlandais, un cambodgien, voire des vietnamiens entre eux (j’ai eu trois une année dans la même classe qui ne se parlaient pas, l’un était boudhiste, l’autre chrétien et le troisième musulman !) n’ont pas forcément beaucoup de points communs. Il est probable que la Seine-Saint-Denis est le lieu au monde où, sur un territoire aussi restreint, vous avez le plus de concentration d’origines, de cultures et de religions diverses. C’est ici la vraie mondialisation !

    Cependant, dans toute cette diversité, il me semble qu’on peut peut-être noter quelques caractéristiques communes qui vont fortement marquer les relations entre jeunes et adultes. Ne voyez pas d’ordre de priorité dans la série des caractéristiques que j’énumère : ne pas quitter la perspective systémique, toutes les variables jouent simultanément.

    Un des premiers éléments, c’est le fait que, pour dire les choses rapidement, dans ce type d’habitat, on ne peut pas y habiter justement, activement, on y est logé, passivement ! Et que tout ce qui relève de l’intimité familiale et personnelle s’y trouve « collectivisé » de force (tout l’escalier profite des scènes de ménage rituelles du jeune couple du troisième, des aboiements du chien du cinquième, du rap ou de la techno du gamin du douzième, etc.) et que tout ce qui pourrait donner lieu à rencontres choisies entre voisins y est rendu à peu près impossible, ou en tout cas très difficile, à cause du mode de socialisation qu’imposent les équipements collectifs (quand ils existent) et des difficultés de l’animation associative : vous voyez ici l’inversion destructrice du privé et du public, renforcée par l’absence de « sas », d’espaces de transition entre l’espace intime et l’espace public.

    Une anecdote pour illustrer ce point : lorsque je suis arrivé à Stains en 1997, au lycée Maurice Utrillo, au moment des présentations dans une classe, un élève, qui venait d’indiquer qu’il habitait le Clos Saint-Lazare, a été très surpris que je lui demande s’il habitait une des barres le long de l’avenue de Stalingrad, et comme c’était le cas, ce que la réhabilitation avait eu comme résultat. Qu’un professeur puissse connaître les lieux où habitent les élèves lui paraissait complètement incroyable (« Mais, comment vous savez ça, Monsieur ? ») et en effet il se met à expliquer que la vie quotidienne est devenue un enfer... Pourquoi ? Parce qu’avec l’insonorisation des façades – excellente intention des décideurs pour diminuer le bruit des quatre voies de circulation – les bruits intérieurs des immeubles, qui étaient auparavant noyés dans la rumeur générale, se détachaient depuis avec beaucoup plus de netteté et on est dans sa salle de séjour comme si on était dans celle du voisin. Quand les enseignants s’étonnent du niveau de décibels qui règne par exemple dans les couloirs de collèges, ils ignorent ces conditions familiales de « conversation », sur fond de télévision permanente, imposées par des décideurs ancien bons élèves...

    La deuxième caractéristique – et je ne suis évidemment pas le seul à considérer qu’il ne s’agit pas vraiment d’une évolution favorable - est l’ethnicisation progressive des relations : il y a encore trente ans on pouvait avoir une cage d’escalier avec (je prends l’exemple des Bosquets à Montfermeil où j’ai tenu une permanence pour la CLCV [2] pendant 22 ans) français, portugais, arabes, noirs... etc. Et en ce qui concerne les jeunes, leurs modes de regroupement étaient plutôt fondés sur la rue ou le bâtiment où ils habitaient que sur leurs origines. Je me souviens d’une discussion avec un collègue d’histoire et de géographie qui se plaignait (c’était lors d’un stage de la MAFPEN [3]) : « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse dans cette classe [une quatrième], dès que [untel] et [untel] se regardent, c’est les injures, et l’empoignade, et je passe l’heure à séparer les combattants... Je ne suis pas payé pour jouer les flics ! » Le collègue, chance, avait la carrure nécessaire, mais bon... Je lui ai alors demandé où habitaient ces deux élèves, il regarde ses fiches : « Un avenue Picasso, l’autre rue Modigliani... » et donc première remarque sur le fait que les habitants ne parlent jamais de noms de voies mais des numéros de bâtiment (11 et 13, ici), et que, deuxième remarque, les jeunes de l’avenue Picasso ne mettent jamais les pieds sur les trottoirs de la rue Modigliani et réciproquement, et enfin, donc : « Votre classe est le seul lieu où ils se rencontrent, et d’une certaine manière, qu’ils commencent par se battre est un progrès par rapport à la situation extérieure ! D’autant qu’en les séparant vous allez les contraindre à se parler... » A vrai dire il pouvait arriver que l’avenue Picasso et la rue Modigliani s’allient momentanément, mais c’était pour aller en découdre avec les gars de La Pama, par exemple, une cité du bas de Clichy-sous-Bois, et ces bandes de quartiers différents pouvaient aussi s’allier, cette fois contre la police, vécue comme une sorte de super-bande de mercenaires pas vraiment « républicaine » !

    Aujourd’hui il semble que les regroupements se font de plus en plus sur des bases ethniques, et tous les racismes croisés se développent avec l’exacerbation des « identités ». Seuls des imbéciles peuvent s’étonner de ce qu’on appelle les communautarismes, puisqu’il ne s’agit que d’un refuge et d’une résistance contre les discriminations, les racismes (jusqu’aux plus hauts niveaux de l’Etat désormais – nous sommes quand même le seul pays démocratique au monde où un ministre condamné pour injures raciales reste imperturbablement en fonction !), le chômage et l’habitat inhabitable, et les sauvageries du libéralisme mondial (et pas seulement à Guantanamo ou Gaza, en Afghanistan ou Colombie). Comment s’étonner de ces replis identitaires, quand on ne sait même pas si l’avenir qui vous attend sera viable, au sens propre du mot ?

    D’une certaine manière, et pour en revenir aux bagarreurs du collège Romain Rolland, c’est là la troisième caractéristique : les responsables du principal temps de socialisation des enfants (six à huit heures par jour à l’école...) ignorent à peu près tout des conditions d’existence et des cultures des élèves qui leur sont confiés, et d’ailleurs quand ils s’y intéressent c’est souvent (pas toujours je suis injuste !) sur le mode de la commisération, de la condescendance quasi-postcoloniale, ou encore du « tourisme » qui se donne le frisson de frôler la racaille... A l’inverse, le collègue de Romain Rolland s’était rapidement rendu compte que son cours n’avait aucune chance de « passer » s’il ne commençait pas par établir la paix, au moins provisoirement. Et que, s’il ne s’agit pas pour les enseignants de jouer les flics au sens professionnel du mot, il n’en reste pas moins que la fonction policière appartient de droit à tout citoyen, tenu d’intervenir dans la limite des ses moyens pour faire cesser la commission d’un acte délictuel ou criminel quelconque dont il est témoin, et qu’avant d’être professeur de mathématiques, de biologie, de techniques commerciales ou d’électronique... nous sommes citoyens, et donc tenus de nous comporter comme tel, ou au moins d’essayer.

    Encore un exemple de cette difficulté à prendre en compte les conditions préalables à l’instruction : à l’occasion d’un stage sur site de la MAFPEN dans un lycée professionnel à Gagny, je demande à rencontrer, seul, les élèves d’une troisième, dite « techno » à l’époque, et j’en apprends plus en une heure et demie de discussion que les collègues depuis la rentrée (nous étions en février) et notamment que l’un d’entre eux, 17 ans, à propos duquel il était question de conseil de discipline, dormait depuis plus d’un mois dans la voiture de ses parents, seul bien que ceux-ci, copropriétaires surendettés aux Bosquets, en rentrant définitivement à la Guadeloupe, lui avait laissé, et qu’il se nourissait notamment avec les morceaux de pains que lui apportaient ses camarades de la cantine. Le motif du conseil de discipline ? Absentéisme répété... il faisait les fins de marché. Par parenthèse : pourquoi en une heure et demie j’en apprends plus que les collègues depuis le début de l’année ? Rien à voir avec une quelconque habileté « psychologique » : c’est un dispositif institutionnel qui permet la parole, je n’ai à leur égard aucun pouvoir, ni de noter, ni de punir, ce que je précise soigneusement ainsi que les obligations du secret professionnel, et du coup nous pouvons parler. Seul celui qui dormait dans sa voiture m’avait autorisé à faire état de son cas auprès des profs, mais pour tout dire il était à bout de colère et de fatigue...

    La quatrième caractéristique tient, me semble-t-il, dans l’hétérogénéité des temps pour les différentes catégories d’habitants : entre les adolescents, les personnes âgées, les chômeurs, les travailleurs précaires, les trafiquants divers, les travailleurs sociaux, les policiers..., les rythmes sont très différents, ce qui peut provoquer troubles de voisinage, une cohabitation difficile des générations, une guerre des territoires et des temporalités elles-mêmes. L’occupation des halls d’immeubles par exemple par les ados empoisonnent l’existence des locataires « ordinaires », dérangés par le bruit jusque très tard dans la nuit (merci l’heure d’été ! : impossible de coucher les gamins...), et celui qui est astreint aux 3x8 finit par craquer quand les enfants rentrent tout simplement de l’école...

    Pour illustrer ce point, trois petites anecdotes, qui là aussi ne me paraissent pas du tout « anecdotiques » ! Nous avions créé un réseau d’entraide scolaire aux Bosquets, selon une formule qui nous permettaient de nous passer de local (nous n’avions qu’une pièce de six m2 pour tenir nos permanences...) : une trentaine de lycéens avaient chacun la responsabilité de trois élèves d’école primaire qui venaient chez eux (ce qui diminuait considérablement le temps devant la télé), et ces lycéens étaient eux-mêmes, par trois aussi, sous la responsabilité d’un étudiant. Et une fois par mois, au centre social, à 19 heures, on réunissait lycéens et étudiants pour suivre l’évolution du réseau, partager les difficultés diverses, se donner des conseils « pédagogiques », et la deuxième partie de la réunion était consacrée à des thèmes variés : la recherche d’emploi, le droit de la nationalité, celui de la consommation, le rôle de la police, etc., pour lesquels nous invitions des spécialistes de ces questions à venir expliquer des choses utiles à cette quarantaine de jeunes, et les bénéfices étaient réciproques, par exemple pour le responsable d’ANPE de se rendre compte par témoignages directs des discriminations à l’embauche, pour le commandant de police de la Direction départementale d’entendre des récits d’interpellations, de contrôles d’identité, ou encore de gardes à vue... Nous avions obtenu une subvention du FSU (Fond social urbain, un dispositif de l’époque) qui permettait d’indemniser à hauteur d’environ 300 francs chacun des moniteurs (pas du tout négligeable, notamment quand on vit sous l’emprise des « marques »), mais quand les subventions sont passés sous la coupe (c’est le cas de le dire !) du maire (Pierre Bernard à l’époque, qui dirigeait sa ville grâce à une ligne directe avec la Vierge Marie...), il nous a fallu en passer par je ne sais plus quel organisme dont la responsable voulait rencontrer les moniteurs, et donc nous l’avions invitée aux réunions mensuelles, sauf que ces réunions avaient lieu les vendredis soirs et que madame terminait sa semaine à 16 heures et que je lui ai expliqué vingt fois que, dans la journée, les lycéens étaient... au lycée, les étudiants à la fac et les deux chômeurs à courir après un job quelconque. La subvention n’a pas été renouvelée et les jeunes ont arrêté évidemment après une année de fonctionnement bénévole où j’expliquais qu’il fallait être patient, que les décideurs n’étaient peut-être pas complètement idiots, ce en quoi j’avais tort... Notons par comparaison que le commandant de police, lui et son collègue, sont sortis de la réunion à une heure du matin. Mais, hélas, les policiers de cette carrure, capables de parler seuls sans escorte quelconque à quarante ou cent-cinquante jeunes dans la cité même, sachant que toute la cité est au courant de leur venue, et de se faire entendre et d’entendre eux-mêmes, ont complètement disparu ces dernières années.

    Autre illustration de ces décalages dans les temps : précisément suite à la création de ce réseau, nous avons été invités aux réunions de coordination de la ZEP... mais elles se tenaient en semaine de 9 à 11 heures du matin : en deux années scolaires je n’ai pu participer qu’à une seule de ces réunions, au cours de laquelle j’ai entendu pour la énième fois le refrain de la démission des parents, un collègue – ignorant que j’étais aussi de la « maison » - mettant en cause nommément, au mépris de toute déontologie et simple respect des personnes, une mère de famille « incapable de s’ocuper sérieusement de ses deux garçons », 12 et 13 ans qui commençaient à faire parler d’eux au collège (dans l’Education nationale aussi c’est le : « bien connu des services de... » qui sévit...). Je suis donc intervenu sans ménagement, parce que, manque de chance pour le collègue, je connaissais la situation de près : Madame X, abandonnée par le père de ses deux garçons, quitte son domicile à 17 heures pour être à 19 heures dans les bureaux qu’elle nettoie à Boulogne-Billancourt jusqu’à 23 heures, puisqu’il est bien connu que les cadres ne savent pas vider leurs corbeilles à papiers, et rentre chez elle par les derniers trains et lorsqu’elle rate le dernier bus à la gare du Raincy-Villemomble, elle remonte à pied au plateau de Montfermeil (regardez un plan de banlieue) et n’a pas toujours la force de se lever à temps le lendemain matin pour préparer le petit-déjeuner de ses deux garçons et vérifier qu’ils ont bien toutes leurs affaires pour partir au collège ; au moins elle les nourrit et les habille... « Evidemment ! On ne la voit jamais aux réunions de parents ! » insistait le collègue, qui a assez mal digéré mon intervention apparemment puisqu’il a quitté la réunion à ce moment prétextant je ne sais quelle obligation... Il me semble qu’une des causes des violences urbaines réside précisément dans cette homogénéité des temps à la fois imposée et impossible !

    Et le dernier exemple de ces décalages de temps est encore plus grotesque : Ahmed, le coordinateur du réseau d’entraide scolaire, décide d’aller regarder les attributions de subventions dans le budget municipal, et sur le trajet entre les Bosquets et la Mairie de Montfermeil, est injurié trois fois, par une passante qui promène Médor, et par deux commerçants qui sortent sur le trottoir pour lui intimer l’ordre de « rentrer dans son gourbi » et qu’il n’avait rien à faire en ville... En précisant qu’Ahmed avait pris sa demi-journée pour cette vérification et avait dû parlementer deux heures aux guichets de la Mairie pour obtenir d’exercer un droit frondamental de tout citoyen, je raconte l’anecdote à une réunion du Conseil Départemental de l’Accès au Droit, et le jeune sous-préfet frais émoulu de l’ENA, effectuant son bizutage (passage nécessaire si on veut faire carrière...) dans le « 9-3 », entreprend (le malheureux...) de me couper la parole et m’acccuse de mentir : ma réponse eut pour résultat qu’il a brutalement quitté la réunion, sous l’oeil ébahi du président du tribunal de grande instance, du bâtonnier, des représentants des chambres de notaires et d’huissiers, de l’inspection académique, etc. ! Voyez ici comment se rejoignent les caractéristiques de l’ignorance des décideurs et des acteurs, et celle des temps décalés... Quand verra-t-on des mairies et autres services publics ouverts au moment où les citoyens sont disponibles pour s’y rendre ? J’expliquais simplement que si on ouvrait un point d’accès au droit dans les locaux même de la mairie, outre la quasi-impossibilité pour ceux qui en ont le plus besoin (les habitants des Bosquets) de s’y rendre, les horaires de permanences juridiques excluaient là aussi toute une catégorie de population.

    La cinquième caractéristique ? Lorsqu’on parle, notamment dans les médias, de la violence dans les banlieues, toute l’attention se focalise sur la dimension pénale des problèmes, trafics de drogues et autres marchandises « tombées du camion », « guet-apens » tendus aux pompiers et à la police, tournantes dans les caves, etc., alors que les causes profondes de ces violences relèvent du civil. Ce sont les violences froides, verticales, invisibles et permanentes, qui engendrent les violences horizontales, chaudes, visibles et sporadiques... Bien utiles ces dernières qui permettent à nombre d’élus de pérorer dans la surenchère sécuritaire : combien n’existeraient pas politiquement si les voyous de banlieue ne leur fournissaient pas régulièrement les occasions inépuisablement rentables de tirades électorales ? A se demander si, en sous-main, les élus en question ne paient pas les fauteurs de troubles, et tout le monde sait dans telle commune de grande banlieue comment son maire actuel, qui aspire aujourd’hui aux plus hautes responsabilités, a été élu, et la promotion fulgurante dont ont bénéficié les policiers qui enquêtaient sur les incendies criminels qui avaient vu partir en fumée, quelque temps avant les élections municipales, le centre social d’une des deux cités et le centre commercial de l’autre...

    Il faut relever ici une autre ignorance des conditions d’existence réelles des jeunes, aux conséquences souvent violentes, celle des policiers, que rien dans leur formation ne préparent à comprendre l’état d’esprit d’un jeune de 18 ans qui voit par exemple, tous les jours depuis qu’il est né, sa mère monter les six étages à pied avec les courses, parce que même quand l’ascenseur marche on a trop peur de se retrouver coincé dedans, qui traduit la quittance et constate qu’il y a des charges d’ascenseur, qui voit tous les jours à sa fenêtre les trafics divers, qui court le risque d’être traité de bouffon parce qu’il essaie d’avoir son bac (« Ah ! T’as bac + 2, et maintenant tu livres des pizzas ! »), est contrôlé trois fois par jour par des flics qui le connaissent parfaitement... J’avais écrit un papier en 2002, avant l’alternance et en réaction à l’adjectif de « sauvageon » appliqué par un homme politique, dont l’essentiel du programme consistait à imposer la Marseillaise à l’école en guise d’instruction civique, aux jeunes de banlieue que j’avais dans mes classes, et aussi en réaction à la loi Vaillant avec création des délits d’intrusion dans les établissements scolaires et d’occupation des halls d’immeubles : « Bientôt les chars dans les banlieues ? » Ce ne furent donc pas les chars mais les hélicos : des milliers d’enfants traumatisés par le bruit incessant surtout de nuit, et inefficacité totale quant aux exigences du maintien de l’ordre ou de la lutte contre les trafics.

    Lors de la réunion du Conseil local de prévention de la délinquance à Livry-Gargan fin novembre 2005 (j’habite le quartier alimenté par le transformateur où les trois garçons de Clichy-sous-Bois ont été électrocutés, et nous étions très surpris en ce 27 octobre 2005 par cette étrange panne...), j’avais interrogé le sous-préfet du Raincy sur le coût des interventions policières ; naturellement il s’était révélé incapable de répondre et c’est donc moi qui l’avais informé, au moins en ce qui concerne les hélicoptères : 2 000 euros l’heure de vol... J’avais aussi rappelé, lors de ce même conseil et alors qu’on se félicitait de ce que la commune était restée calme, l’observation du procureur de la République selon laquelle les cités restées tranquilles étaient celles qui étaient « tenues » par les caïds. Trafics et bizness de toutes sortes sont les moyens de la survie d’abord, et de la frime bling-bling (les exemples viennent de haut) ensuite. Nos voyous de banlieue ont parfaitement compris quelles étaient les vraies valeurs dominantes de nos sociétés et font de quelques analyseurs comme Jérôme Kerviel ou Tony Musulin des héros...

    Dernière caractéristique, avant d’esquisser quelques pistes de travail pour répondre à ces questions : les cités qui ont flambé les premières à Clichy-sous-Bois en 2005 sont des copropriétés de droit privé (La Forestière, le Chêne Pointu, La Pama, Stamu I et II...). Il s’agit de cités qui pallient les carences du logement social : pour le dernier chiffre que je connais, 57 000 demandes prioritaires de logement sont en attente dans les fichiers de la seule Seine-Saint-Denis... 5 000 enfants dorment tous les soirs, toujours dans le seul 93, dans des taudis inacceptables ou carrément à la rue. Quels citoyens deviendront ces enfants ? Et ce sont les responsables mêmes de cette maltraitance massive infligée aux enfants qui péroreront ensuite sur la délinquance des mineurs « de plus en plus jeunes » - ce qui est complètement faux mais les individus en question n’en sont plus à un mensonge près... Et il faut également noter que la situation de déréliction extrême de certaines cités provoque des urgences qui masquent la situation générale de dégradation, on va dire « ordinaire », moins visible, de nombre de pans entiers de l’habitat social. C’est à Livry-Gargan, ville en passe de dépasser Le Raincy (à juste titre d’ailleurs !) pour sa qualité de vie mais du coup aussi pour le prix du mètre carré, qu’une SA HLM est régulièrement condamnée pour ne pas remédier aux insalubrités et troubles de jouissance divers que ses carences multiples quant au gros entretien infligent aux habitants excédés. Et encore ici il y a une association (la CLCV) qui essaie tant bien que mal de faire respecter les droits élémentaires des locataires, mais dans combien de cités des abus répétés sur les charges et sur bien d’autres points sont-ils commis en toute impunité par des gestionnaires qui savent parfaitement ce qu’ils font et tablent sur la résignation massive des habitants ? Encore la métaphore médicale si vous permettez : à ne pas prendre la maladie dès son origine on s’expose à des aggravations souvent irréversibles, et je dis souvent que c’est là où c’est calme qu’il faut réellement prévenir la délinquance et là où ça ne se dégrade que très peu qu’il faut entretenir sérieusement la qualité matérielle de l’habitat. Dans les deux cas, à moyen et long terme on fait de considérables économies : il est évidemment moins coûteux d’éradiquer une tumeur encore bénigne que de soigner un cancer généralisé...

    Ce sont ici les violences commises, pas toujours en toute inconscience, par les décideurs de toute sorte, anciens bons élèves qui sévissent silencieusement dans les agences immobilières, les cabinets de syndics, la banque, les offices divers, les bailleurs dits « sociaux » sans oublier les conseils d’élus locaux ou les ministères... Dans des bien des cas il suffirait d’appliquer la loi pour remédier à des situations objectivement intolérables. Sur l’obligation pour le bailleur de fournir à son locataire des conditions conformes aux normes d’habitabilité, et de justifier rigoureusement des charges réclamées (c’est quand même invraisemblable de constater que depuis plus de trente ans que nous assistons chaque année des associations locales dans la vérification des charges locatives, toutes ces vérifications, je dis bien toutes !, ont abouti à des remboursements aux locataires), et pour les pouvoirs publics de respecter les obligations liées au droit au logement. Si, à chaque fois qu’une famille est prioritaire pour une attribution de logement, les tribunaux prononçaient des astreintes journalières significatives, il va de soi que vous verriez brusquement les communes qui sont actuellement hors-la-loi quant au pourcentage de logements sociaux ou l’aménagement d’aires pour les gens du voyage, etc., s’empresser d’essayer de se conformer à la loi.

    Il y a une attitude fréquente qui m’agace prodigieusement chez ceux d’une certaine gauche qui critiquent les situations que je dénonce, lorsqu’ils refusent de mettre en cause la responsabilité personnelle de certains acteurs sur le mode « c’est la faute au système, c’est l’institution qui..., c’est le manque de moyens », etc.. Mille regrets mais rien n’oblige le flic de base à serrer au maximum les menottes, rien n’oblige tel enseignant d’assortir la remise des copies de remarques humiliantes, rien n’oblige tel magistrat à infliger trois mois fermes sous l’accusation d’outrages et rébellion dont les seules preuves sont les allégations des policiers, rien n’oblige tel gestionnaire d’office HLM à tricher sur les charges (l’entretien d’un espace vert inaccessible aux locataires : ça se passe au Raincy !), rien n’oblige tel préfet à expulser tel jeune sri-lankais en pleine guerre civile locale, lequel jeune est exécuté sous les yeux de sa famille quelques jours après son retour, et on peut continuer la litanie de ces multiples petits et grands « salauds ordinaires » (voyez le livre de Didier Daeninckx [4]) sans lesquels aucun « système » ne perdurerait...

    Vous savez, depuis maintenant quarante ans que les chances de l’existence m’ont amené à vivre ici, en Seine-Saint-Denis, et à m’y engager pour la défense des droits au quotidien, ce qui m’étonne ce ne sont pas les bouffées de violences sporadiques qui se produisent parfois, mais les infinies capacités de résignation de centaines de milliers d’habitants aux conditions indignes qui leur sont imposées. Et comme les jeunes, par définition, ont moins que leurs aînés accumulé ces capacités de résignation, la violence surgit parfois, et si vous avez un peu d’information sur les mécanismes de l’agressivité – voyez Laborit – vous pouvez vous rendre compte que ces violences sporadiques sont plutôt bon signe quant à leur santé physique et mentale. Tout le monde s’étonne des descentes régulières de lycéens dans les rues, mais c’est parfaitement prévisible : tous les quatre ans ! Au rythme du renouvellement d’un contingent de lycéens ; vérifiez : 1986, 1990, 1994, 1998, 2002 (pétard un peu mouillé entre les deux tours de la présidentielle), 2006, 2010... Quelque soit le prétexte, il faut se prouver à soi-même, au moins une fois dans sa vie, que l’on peut essayer de ne pas toujours subir. Quant aux jeunes des cités, toute la difficulté pour eux est de trouver les voies citoyennes, politiques, de leur révolte et de leurs violences. Là aussi, tout le monde le sait, le moindre incident, la moindre suspicion de violences policières met instantanément le feu aux poudres, aux poubelles et aux voitures plutôt... Quoique la poudre commence aussi à parler ! La répression ne fait qu’exacerber cette violence qui franchit à chaque fois un degré supplémentaire dans l’intensité : on tire désormais sur la police, ce qui ne s’était pas produit en 2005, et j’attends la première roquette contre un hélicoptère, ou les premières grenades contre un commissariat... Sans doute vous souvenez-vous de l’effarement de ce journaliste suisse, venu passer un mois dans les rangs de la police en Seine- Saint-Denis, à se rendre compte que les jeunes recrues se croyaient quasiment en Afghanistan !

    Alors je n’ai pas le temps de développer ici toutes les solutions à essayer d’apporter à l’ensemble des ces questions, sans compter qu’il faut agir sur tous les fronts en même temps et que ce que vous gagnez par exemple en réussite scolaire risque d’être détruit par le comportement d’un flic de base quelconque qui tutoie et humilie (un de mes élèves, bac avec mention, à poil dans le commissariat : «  T’as vu ? Tous les bougnoules ont la même bite ! » et les collègues de ricaner...). Former sérieusement les profs exige que le soient aussi les policiers, les travailleurs sociaux (l’assistante sociale sollicitée pour des retards de « loyers » qui ne se rend même pas compte qu’en réalité il s’agit de régularisation de charges locatives qui n’ont jamais été justifiées, et les secours qu’elle obtient vont engraisser des sociétés d’entretien qui n’entretiennent rien du tout), et les magistrats (un jeune juge pour enfant, frais émoulu de l’ENM de Bordeaux en stage à la CLCV de Livry-Gargan, après deux heures passées à discuter sur les marches d’escalier avec quelques gamins : « J’en ai plus appris sur mon métier en deux heures de discussion avec ces jeunes qu’en quatre ans de formation. »). Je résume en énumérant quelques chantiers de travail et quelques exemples.

    Le premier point tient dans la transformation profonde de nos structures urbaines, ce qui suppose d’abord la maîtrise du foncier et la refonte complète de la fiscalité locale : quelqu’un qui me parle de « mixité sociale » ou de « recomposition du tissu social » et ne me dit pas comment, 1. il compte maîtriser les coûts du terrain et 2. comment il compte mettre fin à l’archaïsme scandaleux de la fiscalité locale, je le tiens pour au mieux un imbécile au pire pour un menteur. Le grotesque de la taxe d’habitation n’est plus à démontrer, supérieure à Montfermeil à celle du 16e à Paris ! Sans compter que je ne peux pas la déduire (et le foncier non plus) du montant imposable sur le revenu et que donc je paie un impôt sur l’impôt ! Les cartes du prix du m2 de terrain et donc des ségrégations urbaines, des violences, de l’échec scolaire, des maladies du travail ou de l’environnement, se superposent : combien de places en lycée par rapport à la population en Seine-Saint-Denis et dans les Hauts-de-Seine ? Combien de cabinets médicaux, respectivement à Tremblay-en-France et à Saint- Cloud ? De bureaux de poste, de commerces, de moyens de transports, etc. ? Que ceux qui se gargarisent d’égalité républicaine, hurlent au moindre tchador et s’affolent de la montée des extrémismes et intégrismes, commencent par essayer de régler sur le terrain les inégalités dans l’accès aux droits les plus élémentaires : logement, santé, éducation, travail. On parlera du reste après...

    Quand je parle transformations urbaines, je pense entre autres aux analyses de John Turner [5] dont on peut vérifier le bien-fondé lors de toutes les opérations de réhabilitation : l’obligation, pourtant inscrite dans la loi et les circulaires, de participation active des habitants à la définition de leur propre cadre de vie n’est respectée nulle part ! Dans les meilleurs des cas on fait appel à des cabinets d’ « experts » qui effectuent des sondages, des enquêtes, quelquefois des « panels »... Absolument rien à voir avec une délibération collective et démocratique, accompagnée évidemment sinon précédée par toutes les données et informations néccessaires à des choix éclairés. Il faut retrouver l’esprit et l’énergie des ateliers populaires d’urbanisme, trop rares expériences des années soixante [6] . Les silos à main d’œuvre construits industriellement en “ chemins de grue ” pendant les “ trente glorieuses ” de façon à stocker la main d’œuvre au moindre coût possible et éradiquer les bidonvilles (qui sont de retour...) produisent aujourd’hui leur pleins effets destructeurs de la qualité de vie. Il ne s’agit pas de dénigrer comme on le fait souvent la hauteur des tours et barres – la hauteur est une conquête technique remarquable qui économise notamment le terrain disponible – mais la qualité de la construction, principalement dans les équipements de base qui permettent des rencontres choisies et non imposées avec les voisins (qu’on ne choisit pas...) : fiabilité et rapidité des ascenseurs (comme des sortes de métros verticaux automatiques), isolation phonique d’un appartement à l’autre, équipements collectifs (laveries en sous-sol, espaces de jeux pour les enfants, locaux insonorisés dans tous les pieds d’escaliers pour les adolescents, salles de réunions, présence des services publics, d’équipements culturels de proximité, bistros, radios et télévisions locales, cinémas, terrains de sports et gymnases, micro-piscines partout par exemple sur les toits, etc., etc. !)... et une concierge par escalier ! Oui, vraiment : qui connaît tous les enfants, les voit grandir, et devant laquelle ils auraient honte de mal se conduire... On nous dit que tout ça coûte cher : c’est un raisonnement financier à courte vue ! Combien coûtent à la collectivité tous les effets pervers, induits par le mode actuel d’habitat dans certains quartiers, en termes de santé physique et mentale (a-t-on jamais calculé ce que coûte à la sécu les insalubrités persistantes dans l’habitat ?), de temps gaspillé, de familles détruites, d’incidents de voisinage, de répression des violences et du traitement de la délinquance induite, sans parler des milliards engloutis dans les nécessaires réhabilitations de “ cités ”, construites à la va-vite à peine vingt ou trente ans auparavant ? Avec le coût d’une seule intervention policière dans une cité en émeute on aurait pu financer dix associations locales pendant un an !

    Le second chantier consiste à rétablir les règles de droit, et cela n’a rien à voir avec ce dont on nous gargarise sur les prétendues cités où la police n’entrerait plus et où règnerait la loi des caïds : ceux-ci ne prospèrent que sur l’abandon par l’Etat et les collectivités locales de leurs responsabilités républicaines. « Rappel à la loi » ? Chiche ! Mais alors toute la loi ! Pas seulement au pénal mais aussi et même d’abord au civil. Quand on évoque les questions de justice dans les médias, c’est dans la quasi-totalité des cas les questions pénales : le rôle des juges d’instruction, des procureurs – dont je vous rappelle qu’au regard de la législation européenne ils ne sont pas des magistrats –, les gardes à vue, les procès à grand spectacle, etc. ; or, et heureusement, si on excepte les contraventions, l’immense majorité de la population n’est pas concernée par ces questions, alors que les procédures civiles (en matière de consommation ou de logement, les questions familiales, etc.) concernent quasiment tout le monde, et c’est là le grand scandale de la justice, avec des délais invraisemblables et des coûts qui mettent le respect des droits les plus élémentaires hors de portée du plus grand nombre, avec le scandale supplémentaire de la non revalorisation des plafonds de ressources pour l’obtention de l’aide juridictionnelle. Attendre six mois après l’audience pour obtenir la copie d’un jugement de première instance, qu’il faudra encore faire signifier, et patienter deux mois pour les délais d’appel, attendre à nouveau l’audience en appel, l’arrêt, et en passer par des voies d’exécution interminables, fait que, pendant ce temps, l’eau continue à suinter sur les murs moisis, le gamin faire des crises régulières d’asthme, le chauffage à connaître des pannes incessantes, et que l’on doit en plus s’entendre harceler au téléphone par de prétendues « déléguées à l’action sociale » pour des rappels de charges non justifiés, ou un retard d’une semaine dans le paiement du loyer, alors qu’on n’a toujours pas obtenu de quittances ou reçus depuis plus de six mois, c’est à ce mode de fonctionnement complètement archaïque de la justice civile qu’il faut s’attaquer et qui devrait faire la une des journaux puisque cela concerne tout le monde ou presque... Et il faut aller plus loin : ce sont ces carences de la justice civile qui peuvent provoquer des effets destructeurs de toute citoyenneté et parfois favoriser des passages à l’acte violents chez des jeunes qui n’ont pas vraiment la patience de leurs parents. Mais qui prend en compte les origines « civiles » d’actes qui relèvent du pénal ?

    Tous les chantiers doivent être conduits ensemble : rénovation urbaine avec réelle participation des habitants, réforme radicale de la fiscalité locale, maîtrise foncière, action culturelle et promotion scolaire, soutien à la parentalité, soutien massif aux associations d’habitants, etc.. Une dernière anecdote si vous le permettez : j’étais ce soir-là, il y a plus de vingt ans, en train de boire le thé chez l’imam de la cité des Bosquets, lorsque, accompagnés par la lueur de gyrophares, je reconnais des bruits caractéristiques : des gamins ont tendu un piège aux pompiers, qui évidemment font demi-tour sous le caillassage, pendant que la police se prépare en encercler le quartier... Nous sortons, l’imam et moi et tombons dans une bagarre entre jeunes eux-mêmes : ceux qui ont tendu le piège sont violemment pris à partie par d’autres sur le mode : « Et quand il y aura vraiment le feu, ils ne viendront pas et s’il y a des morts à cause de ça ! ? Vous le paierez !  » Nous n’avons pas besoin l’imam et moi d’élever la voix en intervenant : tout le monde se calme, plus personne dans la rue en quelques secondes, les policiers arrivent... nous leur parlons, ils repartent. Il s’est passé beaucoup de temps dans cette rue avant que l’envie ne reprenne certains de recommencer à s’amuser à ces jeux de provocation... Pourquoi ces jeunes nous ont-ils entendus ? Parce qu’ils savaient ce que nous faisions (l’imam de l’époque était membre de notre conseil) pour tenter d’améliorer la situation scandaleuse qui leur était infligée ainsi qu’à leurs parents. Si nous voulons que les jeunes de banlieue inventent les voies citoyennes et politiques de leur révolte, cela suppose qu’ils rencontrent des adultes qui ont effectué et continuent à effectuer eux-mêmes ce parcours, des adultes qui cessent de se résigner à l’intolérable.

    Quels que soient les rôles et fonctions diverses des adultes, quelles que soient les différences entre les jeunes, le ressort de toute citoyenneté réside dans le respect inconditionnel des personnes et c’est aux adultes à d’abord montrer l’exemple, non ? Et puis je vais vous dire le fin mot de l’affaire : c’est d’abord pour le plaisir et la joie de vivre que nous pouvons former alliance avec les jeunes contre les violences des voyous qui prétendent nous gouverner.

    Bernard Defrance, professeur de philosophie honoraire, président de l’Union locale CLCV de Livry-Gargan et ses environs, administrateur de la section française de Défense des Enfants International.

    Notes

    [1] Paru dans le n° 375 de la revue Urbanisme, novembre 2010, en version légèrement raccourcie ; ici, version complète.

    [2] Consommation, Logement et Cadre de Vie : www.clcv.org

    [3] Mission Académique à la Formation des Personnels de l’Education Nationale, rectorat de Créteil.

    [4] Un salaud ordinaire, Gallimard

    [5] Le logement est votre affaire, éd.du Seuil, voir (en anglais) : http://www.spatialagency.net/databa...

    [6] Voir les suites actuelles de ce mouvement de participation des habitants, par exemple : http://base.d-p-h.info/fr/fiches/pr... http://www.coordinationsud.org/Urba...



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